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Les sorcières
"La culture de la peur dans l'Europe des XVIe et XVIIe siècle"
La Grande Chasse aux Sorcières
"Dieu s'est fait homme; soit. Le diable s'est fait femme!"
Victor Hugo, "Ruy Blas"
Introduction
" Dans la constitution de la première femme, il y eut une faute, car la femme fut faite d'une côte courbe, et d'une direction opposée à celle de l'homme. En conséquence, c'est un animal imparfait ; ainsi la femme ne peut que décevoir. "
Jakob Sprenger (1436-1495), in Malleus Malleficarum, Pars I, quaest. VI)
L'image de la femme
En France, à partir du XIIe siècle, l'amour courtois à fait évoluer les rapports entre les hommes et les femmes mais, parallèlement à cette évolution, l'Église sème dans l'esprit des individus, et cela partout en Occident, la conviction que la pratique de la sorcellerie, satanique par essence, est intimement liée à la nature féminine et que, partant, toute femme est une sorcière en puissance.
Bien avant cette époque, Aristote qualifie la femme, compagne de l'homme, comme un " mâle mutilé " et Bossuet la nomme " diminutif d'Adam ". La femme a été non seulement rendue responsable de la Chute, mais considérée par les théologiens et les clercs misogynes comme une alliée active du Malin. " L'homme signifie les bonnes pensées de l'âme, la femme les imaginations vicieuses ", écrira Honorius d'Autun. Pour Bernard de Morlas, moine du XIIe siècle, la femme est ignoble, perfide et infecte. Saint Bernard, quant à lui, pense que vivre avec une femme sans danger est plus difficile que de réveiller un mort et Odon, l'abbé de Cluny, se demandera comment une personne peut-elle désirer embrasser ce " sac de fiente ".
Pour Grillot de Givry, le sorcier et la sorcière sont prêtres et prêtresses de l'Église démoniaque. Ils sont nés de la croyance chrétienne en Satan, propagée par la doctrine pastorale. L'Église prend donc très au sérieux la sorcellerie, comme une manifestation satanique. La sorcellerie a toujours eu sa place dans pratiquement toutes les religions et, jusqu'au Moyen-Age, L'Église préférait croire que ce paganisme, sorcelleries et autre réunions nocturnes ne faisaient partie que d'un certain imaginaire collectif. Accorder crédit à la sorcellerie aurait pu être interprété comme une reconnaissance de son existence.
A partir du Moyen-Age, c'est tout le contraire qui se produit : sera considéré comme hérétique celui qui ne croit pas aux sorcières. Saint Augustin a certainement contribué à ce changement. A partir de témoignages dignes de foi, il affirme que la sorcellerie, les succubes et leurs pratiques sexuelles existent réellement. Il pense certainement que la sorcière a le pouvoir de rendre malade ou de guérir, mais il ne croit certainement pas qu'elle puisse se métamorphoser en quelque chose et participer à des sabbats nocturnes. Il penche plutôt vers une idée d'hypnose collective ou individuelle. Mais avec le temps, même l'hypnose va devenir une hérésie.
A la Renaissance, le retour en force de la culture antique, favorisée par la découverte de l'imprimerie qui en fit connaître les œuvres, a amené avec elle sa misogynie. L'humanisme, par Montaigne ou Rabelais, a renforcé encore cette misogynie en intensifiant l'idée de l'homme suprême, déjà présente par ailleurs dans la société de l'époque. Pour l'humaniste, le seule fonction de la femme dans la société est celle de son corps. L'Église, de son côté, encourage les femmes à se soumettre aux hommes. Les femmes rebelles à cette conduite sont persécutées par leur voisinage.
Cette notion de société patriarcale semble importante pour comprendre la chasse aux sorcières de part son influence sur la vie du quotidien. Mais la misogynie présente dans la chasse est déjà présente dans la société contemporaine. Pourquoi les femmes accusées de sorcellerie n'ont-elles pas été persécutés avant ? Des changements sociaux ont-ils contribués à la chasse aux sorcières en Europe du XVe jusqu'au XVIIe siècle ?
Les changements sociaux
Le climat géo-politique a commencé à changer au début de la Renaissance. L'Église et l'Empire romain qui détenaient le pouvoir complet au Moyen-Age, ont vu baisser leur influence par la remise en question de leur crédibilité. Les États d'Europe commencent à se centraliser et prennent un pouvoir qui menace l'Église dans son hégémonie. Cette dernière s'est servie de l'Inquisition pour essayer de récupérer un pouvoir qu'elle sentait décliner. Il y avait déjà des accusations de sorcellerie au Moyen-Age, mais la vraie chasse a réellement commencé à partir du XVe siècle. La publication du Malleus Maleficarum, vrai livre de méthodes pour chasseurs de sorcières a établi un lien entre l'hérésie et la sorcellerie. Ce qui est nouveau, c'est que c'est la première fois que la sorcellerie est associée directement à ce qui est édicté par l'Église.
L'Europe du XVe et XVIe est en pleine transformation, un changement profond se manifeste en tous cas chez l'élite de l'époque. En France, les régions touchées par la chasse se situent surtout en périphérie du pouvoir central. Ces régions sont plus portées à se révolter et sont plus difficiles à surveiller : la répression de la sorcellerie y joue donc un rôle important, qui permet à l'État de stabiliser ces dissensions. Elle permet de fabriquer une certaine cohésion sociale
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et de mieux surveiller les communautés elles-mêmes. La peur d'être dénoncé comme agent de Satan devient omniprésente avec la multiplication des arrestations et surtout des exécutions publiques. Chacun commence à épier son voisin : c'est le principe de l'obéissance par la peur qui s'installe. Le besoin d'un bouc émissaire pour libérer les tensions sociales contribue aussi à la multiplication des bûchers.
La Renaissance a également apporté des changements dans la structure familiale qui a beaucoup changé les rôles traditionnels des femmes. On observe un déclin de la famille au sens large, les liens de solidarité se dissolvent, ce qui laisse les vieilles femmes sans soutien. Mais les jeunes femmes posent aussi des problèmes : elles se marient plus tard et restent donc plus longtemps sans maris. Elles doivent donc subvenir à leurs propres besoins. L'industrialisation naissante leur fournit du travail, mais cette émergence des femmes dans le monde du travail de l'époque à en même temps augmenté la misogynie déjà présente. D'autre part, étant sans maris, ces jeunes femmes représentent une certaine menace, parce qu'elles encouragent, dit-on, les conduites sexuelles illicites.
A cette époque, la femme est perçue pour être plus sexuelle que les hommes. Les accusations de sorcellerie sont souvent basées sur des histoires de rapports illicites, elles sont donc aussi accusées d'avoir des rapports sexuels avec le Diable et d'accoucher d'enfants engendrés par Satan. Une femme faisant une fausse couche, ou accouchant d'un enfant mort-né a tôt fait d'accuser son accoucheuse de sorcellerie. Les sages-femmes ont été longtemps respectées dans les villages pour leur habileté à guérir et à utiliser des techniques " magiques ". Mais au XVe siècle, l'Église commence à s'opposer à cette forme de médecine. Encore à cette époque, par ses conseils et son savoir, la sorcière rassurait la population et occupait une place importante dans la société, ce qui avait pour effet de réduire l'influence des prêtres sur leurs ouailles. Par son rôle de sage femme, elle remplaçait les médecins coûteux et rares à la campagne. Ce qui pourrait expliquer pourquoi les médecins et les prêtres s'acharnèrent tant à dévaluer les croyances païennes.
La situation légale des femmes a aussi contribué partiellement à leur persécution. Auparavant, les femmes étaient considérées comme mineures par la loi, mais avec les accusations de sorcellerie, elles sont devenues responsables légalement pour elles-mêmes. Les hommes et les enfants accusés de sorcellerie sont souvent des parents de femmes déjà accusées elles-mêmes.
D'après les recherche de Robert Muchembled, la chasse aux sorcières aurait principalement été causée par une acculturation des campagnes dans leur intégration forcée des habitants dans le nouvel ordre de l'époque du progrès et des changements apportés par la modernité. Cette acculturation vise à faire abandonner les pratiques magiques des masses " incultes ". Des écoles dirigées par des clercs sont fondées afin non seulement de permettre l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, mais surtout pour christianiser le peuple. Face à la volonté de modernisation d'une certaine élite, les sorcières représentent alors un frein, reliques anachroniques d'une époque païenne.
La femme accusée d'être une sorcière est souvent plus pauvre que ses accusateurs. Elle vit plutôt dans l'ancien ordre des choses, selon des coutumes qui prévalaient depuis des siècles, alors que les mieux nantis du village ont fréquenté des écoles de paroisse et se sont laissé imprégner par le nouveau discours clérical qui condamne les coutumes païennes pratiquées par ces " dites " sorcières. On remarque que les coqs de village ont souvent collaboré à la répression de la sorcellerie, car en accusant de vieilles femmes pauvres et souvent mal loties mentalement, cela leur permet de se différencier d'une classe païenne et encore inculte. Ils ont aussi une grande peur de perdre leur supériorité financière dans une période de paupérisation.
La période de 1450 - 1600 est une période de crise économique et démographique qui créé des tensions supplémentaires dans les communautés villageoises. On remarque une augmentation considérable de la population, ainsi qu'une crise céréalière faisant augmenter le prix du pain. Les habitants s'accrochent alors à leur bout de terre et les masses s'appauvrissent.
Ces persécutions ont aussi pour objet d'éliminer la source de problèmes inexplicables qui s'abattent sur le village. La sorcière devient alors le bouc émissaire idéal : autant elle peut guérir de tous les maux, autant elle peut en être la source. Les gens ont donc trouvé une explication à leurs malheurs chez celles où ils vont chercher secours habituellement.
Ce sont donc surtout des femmes qui ont subi cette vague de persécution qui s'étend du XVe au XVIIe siècle. La femme a été identifiée comme un dangereux suppôt de Satan, comme une personne malfaisante, et cela non seulement par des hommes d'Église, mais aussi par des juges laïcs. Peut-être parce qu'elle est vue comme plus proche de la Nature et de ses secrets, les civilisations traditionnelles lui ont toujours attribué le pouvoir de guérir ou de nuire à l'aide de recettes connues d'elles seules. L'ambiguïté de la femme qui peut donner la vie ou la mort a toujours été constante au cours du temps. Elle est comme un urne qui peut contenir aussi bien les grains de blé ou le vin, que les cendres des morts.
Simone de Beauvoir a écrit que la femme est le chaos d'où tout est issu et où tout doit retourner un jour. Il fait nuit dans les entrailles de la terre, et cette nuit menace l'homme de l'engloutir, c'est l'envers de la fécondité, et c'est ce qui épouvante l'homme.
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