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Les sorcières - suite (2)

Les sorcières au bûcher

Le grand point de départ des bûchers fut certainement 1486-87, années où parut le Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières de Jakob Sprenger et Henri Institoris, deux dominicains allemands. Ce traité, " best-seller " de l'époque, de la persécution des sorciers, est réédité plusieurs fois dans toute l'Europe : de sa première publication jusqu'en 1669, trente mille exemplaires auraient été mis en circulation, surtout en petit format afin que les juges puissent le consulter aisément lors d'un procès. Cet ouvrage, qui adopte une position doctrinale de la chasse aux sorcières, comporte la définition détaillée du crime de lèse-majesté divine :

"... Les sorcières ne sont pas de simples hérétiques mais des apostats et même davantage... mais outre le reniement, c'est aux démons eux-mêmes qu'elles se livrent, offrant l'hommage de leurs corps et de leurs âmes... Et s'il en est ainsi au niveau de la faute, pourquoi n'en serait-il pas ainsi au niveau du châtiment infernal?"

C'est une véritable oeuvre de propagande de l'Inquisition et doit certainement une partie de son succès au fait que ses auteurs ont consacré la préface au texte de la Bulle du pape Innocent VIII de 1484 intitulée " Summis desiderantes affectibus " qui vise à enrayer le phénomène de sorcellerie dans certaines régions d'Allemagne. Le Malleus a très vite été propagé en France, particulièrement à Paris en 1497, mais l'ouvrage ne connaît pas un succès fulgurant sur le moment. Ce n'est que lors de sa réédition en 1574, 1580 et 1584 qu'il prend réellement le rôle d'un " mode d'emploi " pour Inquisiteurs et juges dans la répressions des sorcières.

La chasse est marquée par une culture de l'hérésie. La Bulle pontificale de 1484, que l'on a appelé " le chant de guerre de l'Enfer ", met en lumière le concept cumulatif de la sorcellerie diabolique : oubli et négligence envers la foi catholique, immoralité des mœurs, porter atteinte à ce qui est vivant, empêcher la fécondation des femmes et la procréation, etc.

Entre 1484 et 1580, les mentalités évoluent : Charles Quint a fait publier la Constitutio Criminalis Carolina, loi impériale donnant le droit aux juges d'arrêter et de torturer ceux qui usent des enchantements et faire passer au bûcher tous ceux trouvés coupables de telles pratiques dans le Saint Empire Romain germanique. La France publie, en 1539 l'Edit de Villers-Cotterêts, qui reprend les idées de la Caroline. Les Pays-Bas, de leur côté, avec les ordonnances criminelles de Philippe II (1570), durcissent eux aussi leur droit pénal. L'emploi de la question est généralisée, la défense du suspect est amoindrie, bref tout cela renforce l'arbitraire de la procédure. L'instruction se fait dorénavant par écrit et est secrète, ce qui finit par laisser les suspects sans défense lorsqu'ils sont amenés devant des juges maniant le verbe et l'écriture et connaissant seuls le dossier de l'individu souvent illettré. Le crime de sorcellerie, étant devenu crime de lèse-majesté, ce sont des juges laïques qui remplacent le clergé, chargés de l'Inquisition.

Les écrits incitant farouchement à la répression se succèdent. Pas moins de 13 traités sur la sorcellerie paraissent entre 1320 et 1420, contre 28 entre le Formicarius de Jean Nieder (1435-37), prieur des dominicains de Bâle, et le Malleus Maleficarum.

Jean Bodin reprend, en 1580, avec sa Démonomanie des sorciers, l'idée du Marteau des Sorcières et a su adapter à son époque les propos de Sprenger et Institoris, en mettant en évidence les propos sécularisés. Sa théorie est fondée sur le crime de lèse-majesté divine, pire crime qui puisse, selon lui, exister. Cette ouvrage relance et intensifie les exécutions par les bûchers, entre 1580 et 1640. Le point central du phénomène le la grande chasse aux sorcières se trouve sans aucun doute sur la zone frontière entre deux civilisations : les protestants du Saint Empire Romain germanique et les catholiques du royaume de France. On situe cette zone le long du Rhin, traverse également les Pays-Bas espagnols, la Suisse et le Duché de Savoie. C'est une zone privilégiée de friction entre catholiques et protestants. Pendant la Guerre de Trente Ans qui débuta en 1618, les bûchers se sont multipliés à vue d'œil. On peut noter également que l'espace Inquisitoire recouvre ce couloir en bordure de l'Empire, car c'est un couloir de transfert des richesses du Sud au Nord.

Les femmes

Comment expliquer que le nombre de femmes accusées de sorcellerie soit plus important que celui des hommes ? Michelet parle d'un sorcier pour dix sorcières, les recherches récentes situent ce nombre autour de 80%.

La tradition et l'Église ont toujours supposé que les femmes avaient des affinités pour la magie et la sorcellerie. L'Église de ce temps-là pense que la femme est un être faible et menteur, orienté par nature vers le Diable et la sorcellerie, et qu'elle agit par revanche aussi de sa faiblesse d'origine.

Cette image de femme suspecte, qui reste permanente à travers les siècles, a certainement influencé les juges. Le Malleus en lui-même a un fort relent d'antiféminisme et ce sont des juges masculins qui ont jugé les sorcières, laissant apparaître là encore un antiféminisme certain qui a pu être déterminant. La femme prépare la nourriture du foyer, donne les soins aux enfants, va chercher l'eau au puits : cela lui donne de nombreuses occasions théoriques de faire le mal, d'empoisonner, alors que l'homme passe sa journée aux champs. Cependant, il y a de nombreuse disparités géographiques concernant la chasse qui, en Scandinavie, par exemple, s'est produit sans antiféminisme.


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La sorcellerie n'est pas spécifique à l'Europe des XVe et XVIIe siècle, la croyance aux pouvoirs surnaturels de guérir ou tuer par magie existe partout dans le monde, à des périodes diverses. Cependant, aucune civilisation n'a exterminé d'une manière aussi agressive ses sorciers comme l'ont fait les Européens lors de la période de la grande chasse aux sorcières. Le paroxysme est atteint entre 1560 et 1630, aussi bien dans les territoires catholiques que protestants.

Pour les démonologues du XVe au XVIIe siècle, comme pour la plupart de leurs contemporains, il est clair que les causes de la sorcellerie se situent dans le fait que le Diable agit en ce monde contre le plan divin. Il initie les humains à ses mystères, les convoque au sabbat pour un culte secret à sa dévotion et ordonne aux participants de faire le plus de mal possible autour d'eux. Pour cela, il leur fournit onguents et poudres maléfiques à l'issue d'une " messe " satanique.

Pour combattre cette " contre-Eglise ", les juges laïques sont chargés d'exterminer les sorciers et sorcières, les tribunaux d'Église n'ayant pas le droit de condamner à mort. Les magistrats, à l'aide des nombreux traités de démonologie qui ont paru à cette époque, s'imprègnent de cette idéologie et sont convaincus de leur mission primordiale de contribuer à éradiquer le Mal satanique du monde.

Or, les textes de l'époque affirment que la femme doit à la " fragilité de son sexe " d'être plus facilement séduite par le Diable : c'est donc une sorcière par excellence, qui pervertit ses propres enfants et ses proches.

Jean Chrysostome dit que " toute la sorcellerie est due aux appétits charnels de femmes qui ne sont que des créatures insatiables ". Et s'il faut en croire la Bulle du pape Innocent VIII de 1484 :

" Nous avons récemment appris avec tristesse … qu'un certain nombre de personnes des deux sexes, oublieuses de leur salut et contrairement à la foi catholique, se sont donnés aux démons sous la formes d'incubes et de succubes … et par leurs incantations, sorts, crimes et actions infamantes, détruisent le fruit des entrailles des femmes, des troupeaux, de divers animaux ; font mourir le blé, l'avoine, déciment les récoltes … ; n'apportent que douleurs et afflictions ; empêchent les hommes de procréer et les femmes de concevoir … "

Le Malleus comporte une longue description sur le pouvoir réel ou supposé des sorcières de priver un homme de son pénis. Il semble que si la sorcellerie ait suscité une répression aussi violente, cela soit dû à la peur qu'engendre la femme chez certains individus, atteignant un haine dévastatrice. Pour s'en convaincre, voici un extrait du Malleus de Sprenger et Institoris (première partie, question N0 1) :

" On s'aperçoit après examen attentif que la plupart des royaumes de ce monde ont été ruinés par des femmes … Troie … doit sa perte au fait qu'une femme fut violée et des miliers de grecs perdirent la vie dans les combats qui s'ensuivirent. Le royaume des Juifs disparût à cause de Jézabel … Rome à cause de Cléopâtre
… la pire de toutes. Et ainsi de suite. Ce n'est donc pas par hasard si le monde est maintenant jeté en pâture à la méchanceté des femmes.
… Voyons un autre aspect de sa personnalité : sa voix. Elle est née menteuse et tous ses mots ne sont qu'aiguillons venimeux. Sa voix peut charmer comme celle des sirènes dont le chant ensorcelait les marins pour mieux les tuer.
… Elle est plus cruelle que la mort car celle-ci est naturelles et ne détruit que le corps ; le péché qui suinte de tous les pores du corps de la femme détruit l'âme en la privant de la grâce et jette le corps dans les abîmes du péché.
… Toute la sorcellerie vient du désir charnel qui, chez elles, est insatiable … Pour se satisfaire, elles n'hésitent pas à épouser des démons … On sait désormais qu'il y a beaucoup plus de femmes infectées par l'hérésie de la sorcellerie … "

Par cet extrait, on voit qu'indubitablement, pour les deux dominicains, la femme est la cause de tous les maux, c'est par elles que le malheur arrive, que Satan étend son pouvoir diabolique sur le monde chrétien. Les écrits d'autres démonologues tels : Jean Bodin, qui sévit en Lorraine, Boguet dans le Jura, Philippe de Lancre s'acharnant contre le pays de Labourd (Pays Basque), vont perpétuer ces idées. Trévor Ropert, qui a écrit au sujet du Marteau des sorcières, affirme que ce traité donne le fondement légal et répressif de la chasse aux sorcières. Le Malleus Maleficarum est à la sorcellerie ce que le Code civil est à nos gens de lois actuels. La thèse des auteurs est que les tribunaux civils doivent relayer l'Inquisition dans leur action contre les sorcières. Selon Robert Mandrou, il semble qu'effectivement, cette pratique se répandit le plus là ou le Malleus eut la plus grande diffusion.

Il faudrait, pour se rendre compte de l'ampleur de l'opinion négative que portent Sprenger et Institoris au sujet de la femme, citer tout le livre. Chaque page démontre la perfidie, l'infériorité et le caractère diabolique de la femme. Il semble surtout que le corps et le sexe de la femme les obsèdent au point de les haïr. Ils recommandent même aux juges d'entrer dans le tribunal à reculons pour ne pas risquer de croiser le regard de l'accusée. Ils dissertent sur la question de raser les femmes dans leur partie la plus intime afin d'éviter que le Diable ne s'y cache. Cela semble être pour eux un combat permanent contre leur propre convoitise. Chaque emprisonnement de sorcière, chaque jugement, chaque bûcher allumé représente une tentative de plus pour extirper le Mal, mais lequel, au juste : celui de Satan, ou celui de la femme dangereuse parce que tentatrice ?

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